Rochdi Belgasmi: La danse comme acte de résistance (INTERVIEW)

 22-04-2017    268   

Rochdi Belgasmi est un jeune tunisien passionné par la danse et il a fait le tour du monde avec ses spectacles. En Tunisie, on ne voit pas beaucoup de danseurs, mais Belgasmi a imposé cet art afin de combattre les préjugés et dans le but d'améliorer les mentalités. Interview.
Quand est-ce que vous avez commencé la danse?
J'ai commencé la danse à l'âge de 10 ans. En tout cas, c'est à cet âge que j'ai commencé à être conscient de ce que je fais, peut être que j'ai commencé bien avant ça. J'étais bien entouré de femmes très douées qui m'ont marqué, comme ma mère, ma sœur, mes tantes, mes cousines, mes voisines qui se retrouvaient dans chaque occasion pour exprimer avec leurs danses sensuelles et leurs voix sublimes, leur amour pour la vie. J'étais là, en train d'observer ce monde de femmes, et par moments j'étais au centre même de cette ronde, mais surtout au centre de leurs conversations: "Regardez Rochdi comment il danse"! Une phrase que j'ai entendue plusieurs de fois, et je voyais dans leurs yeux une grande fierté. C'est dans ces lieux de fêtes de femmes, qu'est née ma passion pour la danse, et c'est là où j'ai eu ce premier contact avec la danse. Et puis, je me suis décidé à aller faire de la danse et du théâtre dans des clubs, dans les maisons de culture et dans des écoles privées. Et c'est à partir de là, que j'ai senti que cette passion est devenue très grande, plus grande même que mon petit corps tout faible. Puis, j'ai décidé de travailler mon corps pour me sentir égal à cette passion que j'ai.
Quelle est votre source d'encouragement? D'où venait la motivation à l'époque?
Certainement de la famille, ce petit entourage qui soit encourage ou soit démotive. La danse et la musique étaient deux choses très importantes dans mon quotidien, c'était indispensable aux yeux de ma famille. Après, certainement, il y a eu plusieurs autres sources de motivation, comme la pratique de la danse dans des écoles ou des clubs, mes professeurs, les gens qu'ont croise accidentellement et qui apprécient nos danses, et surtout pour moi la lecture et le cinéma, qui m'ont beaucoup aidé à rêver d'être un grand artiste.
Dans une société comme la nôtre, est-il facile d'être danseur?
Malheureusement non, j'ai beaucoup souffert pour devenir danseur confirmé, et faire de la danse mon métier. Le problème je pense est historique, l'image de la danse est très négative dans notre société qui est désormais plus conservatrice qu'avant, on ne s'attache plus à la vie comme avant, et tout ce qui est en lien avec "le plaisir" est devenu péché. Dans l'imaginaire arabo-musulman, le danseur ou la danseuse est forcément une personne qui ne suit pas les règles, et qui sort du cadre des morales, c'est pour ça qu'il y a toujours dans nos têtes ce lien entre la danse et la prostitution. Une personne qui danse dérange la société, elle devient au centre de nos conversations et attire nos regards. Une personne qui danse transgresse, et séduit l'autre qui ne danse pas. Une personne qui danse fait peur aux corps statiques. Pour moi, j'étais conscient de la gravité de ce que je faisais, surtout en abordant des sujets tabous, comme la sexualité en Islam, la question du genre, l'érotisme, le travestissement, la prostitution etc. Ce choix de thématiques est très étudié, parce que la danse doit sortir de l'animation et aller vers un engagement politique et social très profond. Et c'est pour ça que mon travail est devenu de plus en plus pénible, parce que j'utilise mon corps pour provoquer, agiter et transgresser. La danse n'est plus seulement une passion et un métier, elle est devenue un engagement qui est une troisième étape très importante pour moi.
Quels sont vos danseurs préférés à l'échelle mondiale?
J'aime beaucoup le travail des deux chorégraphes tunisiens Hafiz Dhaou et Aicha Mbarek qui sont installés en France depuis longtemps. J'aime aussi le travail de Sidi Larbi Charkaoui le chorégraphe belge, ou encore celui d'Anne Tersa De keersmaeker belge également. Bien sur il ne faut pas oublier Pina Bausch, la plus grande de tous.
Quelles sont vos références en Tunisie et dans le monde de arabe?
Nos danseurs populaires sont mes références: je cite Zohra Lambouba, Hammadi Laghbabi, Bahria, Mehzria, Zina w Aziza, Aicha w Mamia, Khira Oubeidallah... J'aime aussi les danses de Tahia Carioca. Dans vos spectacles, vous insistez sur la femme et le corps féminin. Pourquoi? D'abord, ma passion pour la danse a commencé grâce aux femmes de la famille, et puis j'étais formé par des danseuses comme Nawel Skandrani, Khira Oubeidallah etc... donc la danse pour moi est féminine, quel que soit le corps qui la porte. Et j'insiste dans mon travail sur le corps féminin, parce que je suis féministe. J'ai toujours posé la question de savoir pourquoi quand je danse comme les femmes je deviens très critiqué? Parce qu'à ce point le corps des femmes est dégradé dans nos regards, par rapport aux corps des hommes. D'ailleurs les femmes qui dansent comme les hommes sont moins critiquées que les hommes qui dansent comme les femmes. C'est aussi une manière pour moi, de réfléchir le monde et rendre hommage à ces femmes. Mais je dois avouer que la question du genre dans mon travail est très présente, et c'est conscient, c'est pour ça que mon corps devient androgyne par moment.
Pensez-vous que la danse peut-être considérée comme un acte de résistance? Comment?
Elle est un acte de résistance. Résister pour moi, c'est danser. D'ailleurs la grande Pina Bausch disait: "dansez ...dansez sinon, nous sommes perdus". La danse, nous permet de nous rappeler à chaque fois, qu'on est vivant. Avec la danse on fait face à la culture de la mort. Pour moi la danse est un acte de résistance, parce qu'elle est politique aussi. J'aborde des sujets qui ont un lien avec la mémoire méconnue de ce pays, donc la danse fait face à l'oubli, puisqu'elle parle des sujets qui ont été voués au silence depuis longtemps. La danse est un acte de résistance, parce que je revendique avec elle plusieurs choses dont notamment le respect et la reconnaissance officielle et non officielle.
Que pensez-vous de l'avenir des danseurs et de la danse en Tunisie?
Je suis optimiste malgré tout. L'avenir de danse sera meilleur, si on tient bon et on ne cède pas. Le nombre de danseurs aujourd'hui en Tunisie, se multiplie et c'est un indice qu'un jour on fera de la danse un métier. Les danseurs ont besoin aujourd'hui d'un grand soutien de la part de tout le monde.

http://www.huffpostmaghreb.com/dhia-bousselmi-/rochdi-belgasmi-la-danse-_b_15859906.html

 Dhia Bousselmi