ROCHDI BELGASMI « JE SUIS UN PROVOCATEUR »

 24-08-2017    73   

Jeune danseur et chorégraphe tunisien, Rochdi Belgasmi ne passe pas inaperçue sur scène. Il a su briser le mythe de la danse populaire souvent réservée aux femmes, et plutôt limitée à une danse folklorique de spectacle
Artiste, dynamique mais surtout provocateur, Rochdi Belgasmi fait de la danse une arme pour combattre les préjugés, un moyen de s’imposer en tant que danseur mais surtout en tant qu’homme libre et engagé dans une société qui se dit « progressiste » mais qui reste toutefois accablée d’idées reçues.

1) Comment avez-vous commencé votre carrière de danseur professionnel pour en arriver là aujourd’hui ?
J’ai commencé à danser à l’âge de 10 ans. J’ai été formé dans plusieurs écoles et par des chorégraphes professionnels. J’ai fait tous types de danse, allant de la danse classique, le jazz, le jazz moderne, le hip-hop jusqu’à la danse contemporaine. La danse contemporaine est un langage universel, c’est un art très ouvert avec une possibilité d’inventer, de créer. Après la révolution, c’était le moment de créer mon propre univers, de travailler sur mon propre langage, et c’était le début d’un nouveau parcours.
2) Vous avez choisi de vous spécialiser dans la danse populaire tunisienne. Pourquoi ce choix ?
Ma rencontre avec Kheira la Blonde était un déclic dans ma carrière de danseur. C’est une icône de danse populaire, avec qui j’ai eu l’occasion de travailler. Elle m’a appris les outils de travail, les pas de danse mais m’a surtout poussé à travailler sur le lien entre la danse populaire et la danse contemporaine. Je me posais la question : Pourquoi ne pas créer des ponts entre les deux ? Pourquoi continuer à mépriser l’art populaire ? C’était ce qui m’a le plus motivé à retravailler l’image de la danse populaire.
3) L’image d’un danseur homme et surtout un danseur populaire est malheureusement mal perçue en Tunisie. Comment vivez-vous ce fait ? C’est une perception de la société arabomusulmane. Je pense que c’est un problème culturel. C’est parce que dans notre culture, le corps immobile est plus apprécié que le corps en mouvement. Quand le corps bouge, parle et se « mouve » en se dévoilant, on a l’impression qu’il parle de sa virilité. On lie toujours la prostitution à la danse. D’ailleurs, c’est sur ce thème « le lien entre la danse et la prostitution » que je travaille dans un nouveau projet depuis le début de l’année 2017. Aujourd’hui, je suis provocateur et agitateur et je le fais exprès parce qu’on a besoin d’être différent, de provoquer, d’agiter, de secouer un petit peu, et parce qu’un artiste doit aller jusqu’au bout, pousser les limites, briser les tabous, évoquer les sujets dont on ne parle pas. Malheureusement, la danse populaire n’est pas consommée par les tunisiens. C’est un produit à exporter et à travers lequel on attire les touristes. Les pas de danse sont basés sur des frustrations sexuelles, sur le travail, c’est pour cela la question du genre, le thème de la sexualité dans l’islam, sont des sujets qui troublent, qui brûlent et qui sont délicats. En 2013, j’ai été accusé d’atteinte à la pudeur pour avoir dansé devant un théâtre, juste près d’une mosquée. Heureusement qu’aujourd’hui, le public m’apprécie et commence à déchiffrer mes codes et mes messages, et à reconnaitre la valeur de mon travail et cette reconnaissance est un moteur de motivation pour moi.
4) Etes-vous du genre à avoir le trac quand vous êtes sur scène ? Enormément ! Une heure avant le spectacle je deviens sur mes nerfs, je fais mes exercices tout seul, je préfère rester seul et avoir ma loge en solo. J’ai un corps qui s’éveille sur scène, qui se lâche et qui arrive à vaincre ce trac. Les gens aussi deviennent exigeants et te font stresser en t’encourageant parce qu’ils s’attendent toujours à ce que tu donnes le meilleur de toi-même. Mais la reconnaissance est magnifique et te fait progresser à pas sûrs.
5) Faites-vous beaucoup de sport ? Est-ce que vous travaillez sur votre rythme cardiaque ?
Aujourd’hui, je consacre 4 heures par jour au sport (musculation, squat, body – pump ou body attack, qui me permettent de libérer l’énergie) au cours de la semaine sauf le dimanche que je consacre au repos. Je danse aussi beaucoup quotidiennement et vous le savez déjà, la danse nécessite un grand effort physique en faisant bouger tout le corps et en focalisant plus d’énergie sur les jambes et le bassin.
6) En plus de l’activité physique, suivez-vous un régime alimentaire précis ? Je veille à avoir une hygiène de vie irréprochable parce que c’est très important pour mon équilibre physique et mon bien-être. Je mange beaucoup de salades que ce soit au déjeuner ou au diner. J’ai banni les sucreries, le pain, les pâtes et les fritures de mon alimentation. Je mange beaucoup de fruits. J’aime les grillades (poissons, escalopes). J’évite les grignotages. Bref, je suis un gourmand qui sait se retenir.
7) Pour la danse, quel est votre meilleur souvenir sur scène ? L’un des moments les plus forts dans ma carrière était le fait de participer à la soirée d’ouverture de la 53ème édition du Festival de Carthage. J’étais là, sur scène, face à face avec des représentants du gouvernement ainsi que des députés du système qui avait beau opprimer mon art. C’était une occasion de dire à ces personnes là que j’existais, et que mon art existera toujours, avec les applaudissements et l’encouragement du public. Je me suis totalement lâché sur scène, j’étais là, torse nu, à danser. C’est une grande provocation et une performance dans la danse pour affronter des gens qui nuisent à notre art, qui nous desservent en tant qu’artistes, qui ont altéré la culture et ont placé les professionnels de la culture et les artistes au dernier rang. Mais en même temps, j’avais le soutien du public. C’était ma façon de dire à ces « décideurs » que quand l’artiste est sur scène, il est le maître de son spectacle, un politicien, un ministre ou un député se retrouve impuissant, faible et passif.
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 Saima Ksibi